Archive des chroniques "Cybernotes de Bertrand Salvas", telles que publiées dans le magazine "Entracte"
de la Chambre des notaires du Québec et autres contributions en droit des technologies de l'information.

Décembre 2002 >>> Bye bye mon « spammeur »

Le temps des fêtes approche à grands pas. Même que Noël sera carrément à nos portes au moment où vous lirez ces lignes. Dinde, cadeaux et réjouissances seront, je l’espère, au programme pour tous et toutes au moment de mettre un point final à une année bien remplie. Mais je crains que ce moment bien spécial de l’année fait de paix, d’amour et de joie doive être souligné en ces pages par une montée de lait. Et oui, je sais, j’avais réussi à me retenir depuis un certain temps. Je me croyais calmé. Je croyais que les intrusions de Real Networks et les choix malheureux de l’Office de la langue française n’avaient été que des tempêtes isolées sur l’océan paisible des cybernotes... Il fallait pourtant que l’actualité me ramène sur le sujet du « spamming », ou pourriel, pour me faire bondir.

Pourtant, les nouvelles ne sont pas trop mauvaises pour ceux qui, comme moi, font partie des ennemis du pourriel. Rappelons ici que ce terme, équivalent français de « spam », désigne la montagne de messages publicitaires non-sollicités qui polluent quotidiennement nos boîtes de réception. Agaçant hier, le pourriel est devenu un véritable fléau aujourd’hui, certains analystes rapportant qu’il représenterait près du tiers du volume total du courrier électronique!

« Rapporte Fido! Rapporte!»

Pour bien comprendre le phénomène, il est essentiel d’oublier l’image d’amateurisme que projetaient les premiers « spammeurs ». Le pourriel est aujourd’hui une industrie bien organisée, d’une étendue et d’une efficacité étonnantes. La FTC[i] révélait début novembre les résultats d’une enquête menée en collaboration avec plusieurs gouvernements d’états américains et canadiens. Pour évaluer le phénomène, les enquêteurs ont donc créé 250 adresses courriel bidon, qu’ils ont semé un peu partout au cours de visites de certains sites Webs, groupes de discussions ou services de clavardage  (« chat »). Dans chaque catégorie au moins 85% des adresses ont par la suite reçu des pourriels dans les jours, sinon dans les heures suivantes. Dans le pire des cas, l’attente entre l’inscription d’une adresse et l’arrivée du premier message parasite n’a été que de dix minutes! L’efficacité des programmes de recherche d’information des spammeurs, qui sillonnent automatiquement le web à la recherche d’adresses courriel, en est la cause. Ces systèmes sont de véritables chiens pisteurs, sautant d’un site à l’autre en suivant la trace des symboles arobas (« @ »). Si votre adresse courriel se trouve sur le Web, ils la trouveront très rapidement et l’ajouteront sans délai à des listes de diffusion vendues ou partagées[ii]. Dès cet instant, vos carottes sont cuites.

L’ampleur du bombardement est littéralement cauchemardesque. Personnellement je reçois, traverse et détruit au moins cinquante messages par jour. Vendeurs de phéromones, de viagra, d’hypothèques, de recettes miracles pour devenir riche sans travailler, représentant de familles de dictateurs déchus sollicitant de l’assistance et, bien sûr, toute la famille des XXX... J’ai subi tous leurs messages en des centaines d’exemplaires. Que de frustration et de temps perdu à faire le ménage! Sans compter le risque bien réel de perdre un message important à travers ce flot incessant de purin électronique. Mais il faut pourtant résister à la tentation est forte de répondre aux importuns pour leur faire connaître notre façon de penser. À moins évidemment que l’on tienne à leur confirmer la validité de notre adresse et à faire augmenter le degré de pollution de notre boîte de réception à celui normalement atteint par une fosse sceptique. C’est le cercle vicieux, la loi du silence.

Cachez cet acte que je ne saurais voir...

Il importe aussi de souligner que les pourriels d’aujourd’hui sont de plus en plus graphiques et que leurs auteurs ne se gênent pas pour utiliser le format HTML pour leur intégrer des images ou des sons. Le déluge de pourriels pornographiques très peu subtils qui en résulte a de quoi indigner les plus endurcis, prenez-en ma parole. Vaut mieux désactiver l’affichage automatique des messages sur vos ordinateurs à usage familial.

Mais la FTC et ses acolytes ne tentent malheureusement pas d’éradiquer le phénomène, mais simplement de le baliser. C’est déjà ça... Ils s’attaquent présentement aux cas de fraude par pourriel, et aux pratiques commerciales déloyales. Cent plaintes ont récemment été portées devant les tribunaux américains contre les instigateurs de pyramides d’argent construites par pourriel ou encore contre une entreprise ayant offert un logiciel anti-pourriel aux internautes dont le but caché était plutôt de recueillir leurs adresses électroniques pour le compte des « spammeurs »!

Il faut se réjouir que la FTC souhaite faire un peu de ménage, aussi modeste soit-il. Que penser cependant des critiques qui craignent qu’elle ne vienne plutôt légitimer le pourriel en l’expurgeant de ses éléments les plus ostensiblement indésirables qu’ils soient fraudeurs ou pornographes? Cette nouvelle légitimité pourrait inciter les « spammeurs » à nous polluer encore plus.

« Dehors les chiens sans médailles! »

Je n’ai aucun respect pour cette activité qui parasite le réseau et fait perdre un temps fou à tout le monde. Sans compter que tout ça nous coûte très cher. Ne vous y trompez pas : faire circuler de l’information sur le Web ne se fait pas gratuitement. Les fournisseurs d’accès Internet et autres intermédiaires techniques doivent déployer les équipements capables de soutenir le volume des données qui y circule. Tout ce beau monde doit donc prévoir sur sa facture le coût résultant de la circulation du « spam », et s’assurer de mettre ses équipements à niveau pour suivre le rythme de sa croissance. Devinez qui, en bout de piste, hérite de cette facture? Je crois donc que les États devraient se concerter pour interdire totalement l’envoi de messages non-sollicités. Toute publicité électronique ne devrait être envoyée qu’aux internautes qui l’auraient volontairement demandé (principe dit du « opt-in »), plutôt que de permettre son envoi massif assorti de la faculté de faire retirer son inscription des listes d’envoi (principe dit du « opt-out »).

La comédie a assez duré, mettons les parasites à la porte et réservons le réseau à ceux qui l’utilisent à bon escient.

Pourquoi « Monsieur B » a raison de cacher son nom...

Une courte réflexion pour terminer, inspirée de cette troublante condamnation de Bell Canada par le Commissaire à la vie privée pour sa gestion de nos renseignements personnels. Paraîtrait que Bell agirait avec beaucoup de légèreté à ce niveau, recyclant même les impressions des dossiers personnels de ses clients pour en faire des bloc-notes... Que faut-il craindre pour les clients de ses services internet Sympatico? Comment Bell gère-t-elle les informations issues de leurs navigations sur le Web? Pas rassurant tout ça... Finalement, Monsieur B a probablement raison de cacher son nom. Il doit avoir de l’information privilégiée!! Il faudra y revenir quand nous aurons plus de temps. Pour l’instant le bas de page arrive à grands pas, et je dois m’arrêter. Mais quand même pas avant de vous avoir souhaité un Joyeux Noël et une Bonne année!

À la prochaine!


[i] Federal Trade Commission

[ii]        On peut facilement acheter des listes comptant des millions d’adresses de courriel pour moins de cent dollars.

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