Archive des chroniques "Cybernotes de Bertrand Salvas", telles que publiées dans le magazine "Entracte"
de la Chambre des notaires du Québec et autres contributions en droit des technologies de l'information.

Août 2004 >>> Touche pas à mon courrier !

L’autre soir, vers l’heure du souper, la sonnerie de mon téléphone retentit. À l’autre bout du fil je retrouve un gentil préposé de notre chère compagnie de téléphone nationale qui me demande le plus simplement du monde de lui dire si j’ai un cellulaire, un ordinateur, un répondeur, etc.… Devant mon refus, il m’informe que l’heure est pourtant venue de mettre mon dossier à jour, car cette information est précieuse pour Monsieur B. dans la poursuite de son développement commercial. Comment en effet pourrait-il me proposer de nouveaux forfaits si il ne sait pas quels services m’intéressent et avec quel concurrent je fais affaire ? Et depuis quand ai-je l’obligation de tenir le dossier de Bell Canada, ou de toute autre compagnie, à jour ? L’importun fût donc poliment éconduit.

Vous connaissez l’expression « si je donne un pouce, on prend une verge » ? En voilà certes une très belle représentation. L’information est le nerf de la guerre dans la nouvelle économie, les entreprises n’en ont jamais assez. Aussi en viennent-elles à croire que nous la leur devons, que nous avons le devoir de vivre au grand jour, sous la loupe des gourous du marketing qui font rouler leurs machines à dollars. Désolé, pas pour moi.

« Avez-vous votre carte « Fly miles » ou « Club Y » ?


Alors où y trouvons-nous notre compte nous, pauvres mortels ? Dans des programmes de récompenses ? Vous savez, ces programmes qui vous donnent une boule de gomme pour chaque millier de dollars que vous investissez dans un commerce ? Ces programmes de points s’imbriquent si finement dans notre société que même mon petit garçon de quatre ans reconnaît leurs logos ! Il se passe rarement une journée sans que quelqu’un, à l’épicerie, la pharmacie ou ailleurs, ne me demande si j’ai une de ces cartes. D’ailleurs, en y pensant bien, on me demande moins souvent si je me porte bien. Le monde semble scindé en deux : les collectionneurs de milles aériens et les autres. Mon agacement devient plus insistant quand je pense que ces systèmes ne visent qu’à collecter encore plus d’informations sur nos habitudes de consommation. Encore une fois, « non merci ».

Alors accepteriez-vous de vivre dans une commune ou tout serait mis en commun, même votre courrier ? Je ne pense pas. Alors prenez bien garde à rechercher les motivations réelles de tout service offert gratuitement sur le Web. En effet, depuis l’éclatement de la bulle technologique, rares sont ceux qui offrent des services sans frais par simple générosité ou grandeur d’âme. Prenez par exemple les services de courriels gratuits. À moins qu’ils fassent partie de la palette de services offerts par un grand un portail, comme Yahoo ou MSN par exemple, on comprend mal pourquoi quelqu’un voudrait investir dans l’installation d’un imposant serveur de courrier aux seules fins d’offrir au monde entier des adresses électroniques gratuites !

Si c’est « gratisss » il n’y a pas de problème !


Jusqu’à tout récemment, de tels comptes de courriel web étaient restreints à des espaces-disques assez réduits, de 5 à 10 megabytes par exemple. Or au printemps, Google annonçait l’arrivée prochaine de son propre service de courriel gratuit, GMail[i], qui offrirait à ses usagers un espace quasi illimité d’un gigaoctet et des fonctions de recherche dans leurs messages ! Mais l’offre n’est pas innocente, car Google mettra aussi en place un système qui indexera tous les messages échangés sur son système pour présenter aux usagers des bannières publicitaires rattachées au contenu des courriels ! Par exemple, si un de vos amis vous écrit sur votre compte GMail pour savoir si vous voulez aller voir un concert, une publicité d’agence de vente de billets, insérée par Google, accompagnera son message. Bonjour vie privée… D’ailleurs les systèmes d’insertion de messages publicitaires utilisés par Google sur ses autres services de recherche donnent parfois des résultats contestables, plaçant par exemple des publicités de pharmacies en ligne à côté de textes contestant la sécurité de tels services[ii].

Quant à l’immense espace accordé aux comptes, en plus d’attirer les clients, il vise bien sûr à inciter les gens à conserver tous leurs messages pour fins de recherche… L’effacement d’un message, articulé en trois opérations, y est d’ailleurs plus compliqué que l’archivage qui est réglé en un seul clic. De toutes façons même les messages effacés par l’usager seront archivés indéfiniment par Google, y compris les réponses faites par des personnes n’utilisant pas GMail.

« Les amaracains, ils l’ont l’affaire ! »


Au niveau juridique les conséquences sont inquiétantes, tout d’abord parce que sous la loi américaine qui régit Google des courriels conservés plus de 180 jours sur un serveur perdent toutes les protections offertes par la Electronic Communications Privacy Act [iii], ce qui rendra par exemple plus facile leur communication à des tierces parties dans le cadre d’un recours judiciaire. Ensuite parce que les politiques affichées et les conditions d’utilisation de GMail du service permettent à Google de transmettre copie des messages aux gouvernements sur simple demande. Aussi parce que ces minces protections ne s’appliquent même pas aux tiers qui échangent des courriels avec des abonnés de GMail, et dont les messages se retrouveront aussi sur ses serveurs. Dans ce contexte, que dire de ces tiers qui ne sont pas citoyens américains…[iv] Les craintes entourant le service GMail ont d’ailleurs trouvé leur écho dans le débat entourant l’entrée en vigueur de la loi californienne sur la vie privée [v].

L’arrivée de GMail a pourtant eu une conséquence positive, car elle a forcé les autres fournisseurs de courriel Web à augmenter la capacité de stockage de leurs comptes pour rester concurrentiels. Yahoo décuplait ainsi sa limite de 10 à 100 megabytes et Hotmail devrait faire de même sous peu, passant paraît-il à 250 megs. De telles limites sont amplement suffisantes pour la plupart des individus. Car il ne faut pas fuir tous les services de courriel web, qui peuvent s’avérer très pratiques ! Personnellement, j’utilise Yahoo depuis longtemps et continuerai de le faire pour garder le contact en cas de panne de mon serveur de courriel principal ou pour ne pas perdre de messages à l’occasion d’un changement de fournisseur d’accès internet.

Tout n’est pas négatif sur le Web, il suffit de prendre garde à qui on confie ses secrets !

À la prochaine !




[i] https://gmail.google.com

[ii]Vous ne me croyez pas ? Allez voir ici.

[iii] http://legal.web.aol.com/resources/legislation/ecpa.html

[iv]Pour plus de détails, vous pouvez consulter l’un des sites consacrés à la contestation du service GMail, comme "gmail-is-too-creepy" ou lire le texte « Privacy Subtleties of GMail » produit en contexte canadien.

[v]"California privacy law kicks in", Stefanie Olsen, CNET News.com

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