Archive des chroniques "Cybernotes de Bertrand Salvas", telles que publiées dans le magazine "Entracte"
de la Chambre des notaires du Québec et autres contributions en droit des technologies de l'information.

Décembre 2001 >>> Microsoft, toujours Microsoft

Je me demande parfois de quoi les internautes parleraient si Microsoft n’existait pas. Source de tous les maux pour certains, tout-puissant bouddha de l’informatique pour d’autres, Microsoft est au coeur de tous les débats. Le flot ininterrompu de blagues de toutes sortes circulant sur le réseau  au sujet Microsoft et son énigmatique président Bill Gates symbolisent leur statut. Anges ou démons, le plus célèbre « bas brun » de la planète et son entreprise ne laissent personne indifférent.

C’est l’histoire d’un gars, comprends-tu...

Les deux camps ont pourtant un peu raison. Tout d’abord, il est clair que Microsoft a contribué de manière importante au développement des technologies à l’informatisation de la société, et à l’entrée de l’ordinateur dans la vie quotidienne. Elle a également réussi à stimuler le développement du marché du matériel informatique (« hardware ») en exigeant que les systèmes soient de plus en plus performants, ne serait-ce que pour soutenir ses logiciels d’exploitation toujours plus lourds et sophistiqués. Microsoft sait comment créer de la demande...

Mais cette position privilégiée a parfois poussé la compagnie à agir avec un peu trop d’assurance. Pensons à l’action déposée par Apple il y a quelques années relativement au plagiat présumé de certaines parties du code Apple dans le système Windows. Profitant de la quasi-universalité du système Windows, Microsoft s’est par la suite frottée à Netscape[i], Sun Microsystems  (pour le contrôle du langage Java), à AOL et bientôt à RealNetworks. Il ne faut pas s’étonner que ces tentatives de domination du marché informatique ait attiré l’attention des autorités. La table était mise pour le procès Microsoft.

Pour résumer le coup en quelques phrases, l’affaire a pris naissance lorsque Microsoft décida d’intégrer son navigateur Explorer à son nouveau système d’exploitation Windows 95. Rappelons qu’avant de lancer son propre navigateur, Bill Gates avait subi un refus de Netscape à une offre de collaboration très avantageuse... pour Microsoft.  La réplique consistait à prendre le marché à Netscape, à la façon d’un associé déchu qui ouvre boutique de l’autre côté de la rue. Distribuant déjà gratuitement Explorer sur le Web, la position dominante sur le marché du système d’exploitation Windows devait faire le reste pour imposer le nouveau navigateur sans possibilité de riposte de la concurrence.

Déjà sous la loupe de la justice américaine pour ses pratiques anti-concurrentielles, la compagnie se voit alors ordonner de séparer les deux produits pour éviter de se conférer un avantage déloyal. Le gouvernement fédéral et une vingtaine d’États américains portent ensuite plainte contre Microsoft.

Stop, ou encore ?

Le reste de l’histoire tient du roman-savon juridique dont les américains raffolent tant: en avril 2000 la Cour déclare que Microsoft est en position de monopole et contrevient aux dispositions de la loi anti-trust américaine. Elle ordonne en juin son démantèlement en deux sociétés distinctes, une consacrée au développement de Windows, l’autre au reste des produits. Suite à un appel de Microsoft, ce jugement est cassé en juin 2001 et un nouveau procès est ordonné. Cet automne, après que le département d’État ait renoncé au démantèlement, le nouveau juge ordonne aux parties de rechercher un règlement à l’amiable avant le 2 novembre pour éviter la reprise du procès. Le 31 octobre les parties en viennent à une entente, qui sera par la suite désavouée par neuf des dix-huit États participants. L’action est désormais scindée en deux, la moitié des États recherchant l’homologation de l’entente et les autres poursuivant la voie judiciaire contre Microsoft. Il ne faut pas non plus oublier que Microsoft fait également face à la justice en Europe pour les même motifs[ii]. Les avocats de Microsoft peuvent être rassurés sur le maintien de leur train de vie...

Savez-vous planter... Windows ?

Microsoft est aussi dans l’actualité pour d’autres raisons. Elle lance en effet ces temps-ci une nouvelle mouture de son système d’exploitation, Windows XP. Microsoft ne lésine pas sur les versions de son logiciel vedette depuis quelques années. Des mauvaises langues pourront dire, probablement à juste titre, que Microsoft fait des profits sur ses erreurs passées en lançant des produits n’ayant pour seul mérite que de corriger les lacunes des versions précédentes. Mais WinXP marque quelques virages pour Microsoft. Tout d’abord la compagnie proclame à grands renforts d’analyse de laboratoires indépendants que WinXP est plus fiable que les précédents, ce qui n’est pas vraiment un exploit[iii] si vous voulez mon avis. WinXP remplira-t-il cette promesse? Je dois quand même être assez honnête pour mentionner que de nombreux commentateurs ont louangé le nouveau système. Encore faut-il disposer d’assez d’espace et de mémoire pour l’utiliser, ce qui n’est pas mon cas pour le moment.

Ensuite, le lancement de WinXP marque un virage dans la lutte au piratage des logiciels. Microsoft soutient qu’au moins 35% des copies de ses logiciels en fonction dans le monde sont piratées. Elle entend lutter contre ce fléau[iv] en modifiant son système de licences. Fini le temps où vous pouviez acheter une copie de Windows et l’installer sur tous vos ordinateurs. Vous devrez maintenant payer des frais de licence pour chaque appareil et peut-être même contacter Microsoft par téléphone si vous devez un jour réinstaller votre logiciel. Ce système fonctionnera-t-il? Sous la pression populaire Microsoft a déjà annoncé certains accommodements à sa politique, et les pirates thaïlandais annoncent déjà avoir réussi à briser le code de WinXP.[v] Tout ça commence à sentir le coup d’épée dans l’eau.

Passeport s’il-vous-plaît...

Le passé est-il garant de l’avenir? WinXP fait déjà l’objet d’une plainte devant la Federal Trade Commission![vi] En effet, la guerre des icônes étant à peine terminée[vii] et le tollé entourant la nouvelle politique des licences d’utilisateurs battant toujours son plein, voici que les hostilités reprennent sur le tortueux front de la protection de la vie privée. Car lors de l’installation de WinXP, l’usager sera invité à s’inscrire au service en ligne MS Passport afin de bénéficier de certaines fonctionnalités du système dont la messagerie audio-vidéo instantanée[viii]. Ce service Passport[ix], qui existe depuis un certain temps, est assez controversé car il vise à centraliser sur les serveurs de Microsoft tous les renseignements personnels des usagers, incluant leurs coordonnées de paiement, pour permettre leur transmission automatique lors de transactions électroniques.

La décision de Microsoft d’intégrer Passport à WinXP a en irritéplusieurs. Tout d’abord ses compétiteurs qui y ont vu une autre tentative du géant de Redmond de profiter de son système d’exploitation dominant pour monopoliser le commerce électronique. L’histoire se répète, n’est-ce pas? Ensuite les organismes de protection de la vie privée qui reprochent à Microsoft sa trop grande curiosité et mettent en évidence les problèmes de sécurité proverbiaux de ses services Hotmail et Passport pour démontrer les risques de l’opération.  La centralisation des données, perçue avec raison à la base comme dangereuse, constituerait une invitation à tous les bidouilleurs[x] de la planète à venir se mesure aux systèmes de sécurité qui doivent les protéger. (Passport a même du suspendre ses opérations début novembre pour bloquer un piratage.) Ajoutez l’intégration de Passport à WinXP et vous comprendrez les angoisses de plusieurs observateurs.

Qu’on soit fan ou pas, Microsoft et son univers sont tout à fait fascinants et provoquent bien des chambardements dans le milieu du cyberespace et de son droit. J’y reviendrai certainement avant longtemps, car je suis sûr que Bill et sa bande sauront m’en redonner l’occasion ... Pour l’instant l’espace qui m’est alloué en ces pages étant déjà rempli, me contente de vous saluer et de vous souhaiter un excellent temps des fêtes.

À la prochaine!


[i] Voir ma cybernote dans Entracte de mai 2001 où je traitais de la guerre des navigateurs (Fièvre du printemps, architecture, explorateurs et vie privée.)

[ii] Microsoft's Euro-Foe. Ariana Eunjung Cha, Washington Post .com, http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/articles/A31289-2001Nov14.html

[iii] http://www.microsoft.com/windowsxp/pro/evaluation/whyupgrade/reliability.asp

[iv] http://www.microsoft.com/piracy/

[v] Thai pirates crack Microsoft's new Windows system.(Reuters) http://www.siliconvalley.com/docs/news/reuters_wire/1644799l.htm

[vi] Privacy groups slam Windows XP, Reuters, October 23, 2001, http://www.zdnet.com/zdnn/stories/news/0,4586,5098685,00.html

[vii] Voir la section « Votre écran est-il propre? » de ma cybernote dans Entracte de septembre 2001 à ce sujet.

[viii] Qui, s’il faut en croire l’article de Nelson Dumais dans le Journal de Montréal du 14 novembre 2001, ne fonctionne pas.

[ix] L’Electronic privacy information center (Epic) a constitué tout un dossier sur le service Passport, qui est disponible sur le Web : http://www.epic.org/privacy/consumer/microsoft/default.html

[x] « hackers »

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