Archive des chroniques "Cybernotes de Bertrand Salvas", telles que publiées dans le magazine "Entracte"
de la Chambre des notaires du Québec et autres contributions en droit des technologies de l'information.

Août 2002 >>> Cachez ce code que je ne saurais voir

Un malin[i] a écrit qu’écrire était facile. Il suffit de regarder une feuille blanche suffisamment longtemps pour que des gouttes de sang se forment sur notre front. Je reprend donc avec plaisir le fil de ces chroniques technologiques après un petit temps d’arrêt salutaire. J’espère que vous partagerez le plaisir que j’ai de retrouver nos rendez-vous mensuels!

La société de l’information est fondée sur un or nouveau. Obtenir, échanger, et préserver l’information sont en effet devenues des opérations vitales pour toutes les parties impliquées dans l’univers des nouvelles technologies. Propriété intellectuelle, logiciels, renseignements personnels, publicité, tout y passe. L’époque ou les données s’échangeaient librement et sans contrainte est révolue. Nous sommes résolument entrés dans l’époque du contrôle de l’information.

Patinage autour de Palladium

Palladium est le nom de code choisi par Microsoft pour désigner la prochaine génération de systèmes d’exploitation. Microsoft mets le paquet depuis quelques années pour se défaire de la réputation, très méritée, d’instabilité de ses systèmes Windows.  Les tendances de Windows à l’auto-destruction sont connues, même démontrées,  et alimentent blagues et quolibets sur Microsoft depuis des années. Même l’introduction de l’imposant mais beaucoup plus stable Windows 2000 n’a rien changé. La multiplication des problèmes de sécurité des produits Microsoft n’aide pas nom plus à sa réputation. Au regard de la position dominante, voire monopolistique, de Windows sur le marché des systèmes d’exploitation, les demandes à Microsoft pour un système sécuritaire, stable et efficace sont devenues de plus en plus pressantes.

Entre en scène Palladium, nom de code du prochain système d’exploitation de Microsoft qui devrait être disponible vers 2006. Ce projet, qui devait restait secret pendant au moins un an encore, a été ébruité en juin par la presse spécialisée. Pour la première fois depuis longtemps Microsoft, plutôt que de se contenter de nettoyer quelques bogues de son système précédent et de renommer le tout, développerait donc un système d’exploitation entièrement original. Mais vous vous doutez bien que Bill et sa bande ne perdent pas leurs autres objectifs de vue.  On demande un système sécuritaire? On veut pouvoir contrôler l’usage d’oeuvres protégées par droit d’auteur? On veut sécuriser les transactions sur le Web? On veut limiter le piratage de logiciels? Rien de plus simple voyons! Intégrons au système d’exploitation une puce additionnelle, ajoutée à la carte maîtresse, qui pourra chiffrer et identifier toutes les utilisations de l’usager sur le Web au moyen de procédés cryptographiques.

Les pré-requis techniques imposés par les systèmes d’exploitation Microsoft ont toujours eu des conséquences sur le marché des ordinateurs. Le nouveau Windows demande-t-il plus d’espace? Les ventes et la production de barrettes de mémoire et de disques durs augmentent. Ce n’est pas encore assez? Intel et AMD devront développer des processeurs de plus en plus rapides, imposant un rythme de renouvellement effréné au parc informatique mondial. Les ventes de nouveaux PC stagnent? Alors pourquoi pas imposer l’achat d’un nouvel ordinateur à tous ceux qui voudront passer à Palladium. C’est ce qui nous attend bientôt les amis, car le système Palladium ne pourra fonctionner qu’avec des appareils conçus pour lui. Rien de moins. Les manufacturiers de processeurs sont d’ailleurs déjà impliqués dans le projet.

L’obligation de remplacer les appareils n’est pourtant pas le seul inconvénient de cet éventuel passage à Palladium. La présence d’une puce vouée à l’identification des usagers intégrée à la structure même de l’ordinateur et au système d’exploitation a en effet de quoi inquiéter car elle pourra être utilisée par toute application compatible à Palladium sans que quiconque ne puisse contrôler les motifs de l’identification. Il sera donc possible, en tout temps, de savoir qui est sur le Web et ce qu’il y fait. (Emportez-moi une couverture s’il-vous-plaît, je crois que je frissonne...)

Microsoft s’est donné comme objectif de contrôler la société de l’information. Un commentateur badinait en disant qu’elle pourrait bien s’acheter un petit pays pour s’y établir et éviter les lois américaines. Sa position monopolistique dans le domaine des systèmes d’exploitation et des navigateurs internet lui permet donc tous les abus. Pouvons-nous espérer qu’elle saura faire preuve de discernement et de modération et qu’elle ne profitera pas de sa position pour envahir notre vie privée? Le passé est garant de l’avenir les amis... La réponse est non. Surtout quand on se souvient que « palladium » est le nom d’un élément physique utilisé en science comme traceur radioactif. Les intentions de MS ne peuvent être plus claires... [ii].

Oups...

Mais le contrôle de l’information a toujours existé me direz-vous. Il est d’ailleurs un des fondements du pouvoir des médias. Celui qui peut contrôler ce qui se dit, ou ne se dit pas, sur lui dispose d’un atout majeur. Internet change cependant la donne dans ce domaine, en facilitant la circulation de l’information.  Il devient dès lors plus difficile de museler la presse sans avoir à subir le ressac.

Je ne peux m’empêcher de glisser ici une brève fort intéressante sur Apple[iii] (il faut bien que je sois politiquement correct en tapant sur eux aussi...) qui goûte présentement à cette médecine après avoir cavalièrement annulé à la dernière minute l’inscription de certains journalistes à son congrès annuel MacWorld[iv]. Pourquoi donc les a-t-on exclus? Simplement parce qu’ils avaient formulé certaines critiques sur la compagnie dans leurs écrits. Pas vraiment une bonne opération de relations publiques me direz-vous. Surtout que paradoxalement, nombre des journalistes et services d’informations expulsés du congrès sont des défenseurs convaincus et acharnés des produits Apple.  Pas fort, pas fort...[v]

Espace vital...

D’autres font preuve de plus de subtilité dans leur domaine. Imaginez le topo. Vous téléchargez et installez un logiciel de partage de fichiers (du genre Napster[vi], dont nous avons déjà largement parlé). À votre insu, un autre logiciel s’installe. Il vous permet de centraliser vos noms d’usager et mots de passe et vous présentera des bannières publicitaires lorsque vous naviguerez sur Internet. Dix millions d’usagers disposeraient maintenant de ce logiciel nommé Gator[vii], qu’ils le veuillent ou non.

Tout le monde ne se réjouit cependant pas de la situation. Imaginez par exemple combien General Motors apprécie de voir des bannières de Toyota apparaître en fenêtre pop-up sur son site... ou vice versa. Après le contrôle de l’information, nous voici rendus au détournement d’information. Gator peut-elle agir ainsi? À qui appartient l’espace publicitaire d’un site Web? L’apparition d’une petite fenêtre additionnelle fait-elle partie de cet espace? Beaucoup de questions se soulèvent avec cette affaire Gator qui se retrouve devant les tribunaux cette année.  Gator a en effet été frappée d’une injonction en juillet suite à une demande présentée par plusieurs éditeurs de journaux électroniques qui ne croient pas que Gator puisse ainsi prendre le contrôle de leur espace web... [viii] Donc plus de publicité non-sollicitée pour Gator jusqu’à ce que l’affaire soit entendue au fond. Je vous en donnerai des nouvelles.

Décidément je n’ai pas à m’inquiéter pour mes prochains sujets. Internet est une source inépuisable d’inspiration...

À la prochaine!


[i] Writing is easy; all you do is sit staring at a blank sheet of paper until the drops of blood form on your forehead.— Gene Fowler

[ii] Pour plus de details sur Palladium:« MS: Why we can't trust your 'trustworthy' OS “http://www.zdnet.com/anchordesk/stories/story/0,10738,2873149,00.html , et beaucoup d’autres articles publiés sur le Web.

[iii] www.apple.com

[iv] www.macworld.com

[v] Pour plus de details voir les textes sur le site de Graphic Power, un des exclus : http://www.graphicpower.com, et plus particulièrement celui-ci : http://www.graphicpower.com/news/2002/july/blacklisted.stm qui reproduit certains échanges de correspondance.

[vi] http://www.napster.com

[vii] www.gator.com

[viii] pour plus de details: http://news.zdnet.fr/story/0,,t118-s2119104,00.html?nl=zdnews et http://www.branchez-vous.com/actu/02-07/06-254503.html

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