Archive des chroniques "Cybernotes de Bertrand Salvas", telles que publiées dans le magazine "Entracte"
de la Chambre des notaires du Québec et autres contributions en droit des technologies de l'information.

Juin 2006 >>> Bits, électrons et paradoxes

"To bit, or not to bit", comme disait l'autre...

Au tournant de l'an 2000, l'achat d'un ordinateur pouvait s'avérer être une opération décevante. Le fort pressentiment que notre nouvelle merveille allait être complètement désuète avant que le premier versement de son prix d'achat ne soit passé à la Banque venait en effet gâcher notre plaisir. Et le pire dans tout ça, c'est que le rythme fulgurant auquel se bousculaient les innovations technologiques justifiait tout à fait ce sentiment.

Depuis quelques années, cette frénétique course à la nouveauté s'est un peu ralentie. Oh ! Nous avions bien eu droit à une certaine compétition entre les manufacturiers dans le développement d'appareils à doubles processeurs. Mais l'intérêt du public n'a pas tellement été stimulé par ces développements destinés à des usages trop pointus. Par ailleurs, les appareils ont atteint un tel niveau de performance qu'ils répondent maintenant aux besoins d'une écrasante majorité d'usagers et même qu'ils les excèdent. Alors, pourquoi changer de bécane ? Quant aux logiciels, ils ont aussi atteint des stades développement où ils répondent aux principaux besoins des usagers et tirent profit au maximum des capacités des systèmes. La vie est belle, quoi !

La "Vista" è bella

Aurions-nous alors atteint l'âge de la paix informatique ? Et bien non car, devinez un peu, un changement technologique majeur pointe à l'horizon. Tout comme le passage aux processeurs à 32 bits a ouvert la porte à Windows 95 et au virage informatique radical négocié depuis le milieu des années 90, l'arrivée prochaine des processeurs à 64 bits et du nouveau Windows Vista1 pourrait bien constituer l'événement de la décennie dans le monde technologique. Pour bien comprendre les enjeux, rappelez-vous du préhistorique Windows 3.1 et de son interface primitive2. Malgré tous ses efforts, tant en puissance qu'en flexibilité, ce système n'arrivait pas à la cheville du système Mac de l'époque qui, pour sa part, s'appuyait sur un processeur 32 bits au lieu d'un 16 bits.

Le nombre de bits désigne la quantité d'information qu'un processeur peut lire simultanément. En simplifiant un peu, le processeur 32 bits pourra donc lire, charger, modifier ou traiter un document deux fois plus vite. En comparant un système informatique à une autoroute, nous pourrions dire que la vitesse du processeur influera sur la vitesse des voitures. Passer d'un processeur de 16 à 32 bits reviendrait à doubler la largeur de l'autoroute : les voitures conservent les mêmes capacités, mais la route peut recevoir beaucoup plus de véhicules à la fois. Ceux-ci pourront donc mieux circuler. Les logiciels propres à chacun des types de processeurs seront conçus de manière très différente. C'est pour cette raison que les logiciels utilisés sous les systèmes Windows 95 et plus récents, ne pourraient l'être sous Windows 3.1, les processeurs 16 bits ne pouvant tolérer un tel gavage de données sans souffrir d'une indigestion fatale.

Montréal-Longueuil en 5 minutes à l'heure de pointe!

Nous vivrons bientôt une situation similaire en informatique, puisque nos autoroutes passeront prochainement de 32 à 64 voies ! Les capacités des ordinateurs nouvelle vague seront donc décuplés, et laisseront loin derrière la spectaculaire évolution réalisée depuis le passage des ordinateurs PC aux processeurs 32 bits. Wow ! Imaginez un peu si le même régime était appliqué à nos ponts et autoroutes ! Plus de soupers réchauffés pour les banlieusards du 450 !

Mais d'ici à ce que ces innovations soient implantées, que leur niveau de vente permette de les offrir à prix abordable et que les inévitables bogues affligeant toute nouvelle technologie ne soient solutionnés, il n'y aura pas de bouleversement majeur. Au contraire, ceux dont les besoins sont largement satisfaits par un ordinateur 32 bits roulant Windows XP pourront profiter de l'écoulement des inventaires des anciens appareils pour réaliser de très bonnes affaires. Mais soyons dès à présent avisés que le paysage informatique de la prochaine décennie sera probablement fort différent. Notre mode de vie s'en trouvera-t-il amélioré, ou devrons-nous plutôt, nous aussi, courir à 64 bits plutôt qu'à 32 ? Seul l'avenir le dira !

Le paradoxe technologique

Poursuivant sur cette lancée, il est étonnant de constater combien parfois le virage informatique a des effets diamétralement opposés à ceux qu'il recherche. Il faut dire que nous vivons à une période charnière où le nouveau monde, ou « paradigme » comme disent les universitaires qui aiment bien les mots payants au Scrabble, éclôt doucement à la faveur de la lente agonie de l'ancien. Il ne faut donc pas trop s'étonner des effets pervers de la transition.

Après une pause études de quelques années, maîtrise en droit des technologies en poche, j'ai donc repris l'an dernier le chemin des galères notariales où je peux maintenant ramer à loisir dans une épaisse fange de dossiers immobiliers. J'y ai découvert que la rapidité d'exécution de l'informatique ralentit paradoxalement certains processus. Ainsi, une banque à charte que la charité chrétienne m'empêche de désigner par son nom, exige un préavis de déboursement hypothécaire plus long si le notaire demande un virement électronique plutôt qu'un chèque livré par messagerie ! Deux petits jours sont suffisants pour débourser par chèque, alors que trois longues journées sont nécessaires pour faire un virement au compte en fidéicommis d'un notaire, même si ce compte est détenu auprès de cette même institution ! C'est à n'y rien comprendre. Peut-être faut-il voir ici le résultat de la crainte de l'erreur engendrée par une méconnaissance de la technologie. Enfin, il ne faut pas trop poser de questions il paraît.

Je constate aussi, avec toute la candeur du nouveau revenu, que le passage au soutien technologique permet aux institutions de se délester de certains coûts, subrepticement refilés au notaire. Avec le transfert des dossiers par le biais de plates-formes technologiques, les institutions prêteuses n'ont en effet plus à monter et manipuler les nombreux dossiers d'instructions de financement destinés aux notaires. Plus d'impression de formulaires, de copie et d'assemblage de dossiers. Qui plus est, leur personnel transmet maintenant le tout au notaire d'un simple clic, économisant aux banquiers temps et frais de port. Il n'y a pas de petite économie...

De l'autre côté du pipeline, le notaire se tapera lui-même l'impression, les factures de papeterie et le temps de secrétariat requis pour assembler les dossiers pour signature sur papier, et à payer les frais de plate-forme avant de retourner électroniquement le tout à la publication. Au fond les frais sont toujours destinés au notaire, ce qui est dans l'ordre naturel des choses puisque nous sommes les derniers à tenir aux originaux sur papier.3 Non? Quand arrêterons-nous enfin de traîner de la patte, et déciderons-nous de rejoindre la parade plutôt que de nous contenter de la regarder passer en payant la facture... Bref, à quand l'acte notarié électronique ?

Sans rancune... À la prochaine !

1http://www.microsoft.com/windowsvista/default.aspx

2http://www.osdata.com/system/ui/screens/win31.jpg

3 Pardonnez mon cynisme...

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